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Chapitre 1 - De Paris à Lima

Dernière mise à jour : 5 janv. 2023

La traversée de l'Atlantique est longue. Sur cet immense océan, seuls les nuages créent du relief sur lequel le regard vient s'accrocher. Hormis ces panaches de fumée que nous traversons et qui nous secouent, rien de se dessine à l'horizon. À perte de vue, le bleu simplement ridé parfois des crêtes blanches des vagues. Habitué à me repérer grâce aux sommets, rivières, vallées, je guette inlassablement la carte interactive sur l'écran du siège passager devant moi. Enfin je découvre les îles des Caraïbes, aperçoit des villes accrochées aux falaises côtières, un habitat qui même de loin semble déjà si différent. Puis ce sont les rivages de l'Amérique du Sud, terre en vue ! L'inconnu perd de sa saveur aujourd'hui, car toutes ces images nous sont finalement rendues comme familières avec les films, photos, livres auxquels nous avons facilement accès. Je suis pourtant ému de voir pour la première fois réellement un nouveau continent, après avoir traversé l'océan.

Ça y est, nous volons au-dessus de l'Amérique du Sud. Derrière mon hublot, je regarde fasciné la forêt amazonienne se dérouler à l'infini sous nos ailes. Mes yeux occidentaux habitués à la présence de l'homme cherchent à s'accrocher à une lumière, un scintillement, une route, une trace de vie humaine. Mais rien ne se présente. Seuls quelques fleuves marrons, louvoyants et sinueux, se frayent un chemin comme un serpent au cœur de la jungle.

L'atterrissage nous donne la mesure de la taille de la ville. onze millions d'habitants, ce n'est pas rien, surtout qu'ici pas de hauts immeubles mais seulement des bâtiments de trois étages maximum. Les lumières des habitations nous accompagnent depuis le début de notre descente, Lima semble s'étendre à l'infini.


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Le lendemain, réveil très matinal dû au décalage horaire. J'arpente les rues du quartier de Miraflores, trouve un café. À son ouverture,je rends visite à la salle d'escalade du coin, récupère quelques infos sur les sites naturels au Pérou. Seuls trois semblent réellement intéressants : Hatun Machay, Pitumarca, Arequipa. Nous n'allons pas dans le nord du pays, il ne nous en reste plus que deux. Nous verrons…

Partis pour une visite de la ville au départ de l'auberge, nous découvrons dans les grandes lignes la capitale Péruvienne. Nous ne sommes pas conquis. La ville est immense, sale, désordonnée, bruyante. Hormis la place du palais présidentiel, avec ces beaux balcons de bois aux façades, nous n'y trouvons pas notre compte. Il faut dire que beaucoup des vieux bâtiments coloniaux, vétustes, ont brûlés suite à des défaillances électriques, et les forts séismes ont aussi eu raison des constructions avec le temps. À cela se rajoute l'explosion démographique, l'exode rural, l'omniprésence des voitures, bus, scooters. Pour la première fois de ma vie, j'observe une véritable favella. En arrière-plan de la ville, grimpant sur les flancs des collines, des cabanes de tôle s'empilent vers le sommet. Dans certaines zones, les habitants ont réussi à stabiliser leur situation et à les transformer en maisons construites en dur. Là bas, l'électricité et l'eau arrivent depuis peu. Bénéficiant d'une campagne de publicité d'un vendeur de peinture de bâtiment, les murs ont été peints gratuitement, créant une mosaïque de couleurs. Chaque zone de Lima est gérée indépendamment par la mairie de quartier, qui a son propre budget, provenant des administrés. Ainsi, les quartiers pauvres le restent et s'aménagent difficilement, tandis que les quartiers riches le sont toujours plus. L'écart se creuse, avec un plafond de verre pour les classes moins aisées.


Midi, le quartier chinois, à deux pas du palais présidentiel. Nous laissons le groupe et faisons une plongée dans le vrai Lima. Brassés par la foule, assaillis de toute part par les cris des marchands de tout genre, les klaxons, les appels au micro de vendeurs de fruits - que j'imaginais de loin être la police vue le ton monocorde. Les cinq sens sont sollicités, mais pas de la plus agréable des manières. Malgré la température de dix-huit degrés, l'air est lourd et humide, il sent l'essence, les égouts, le trop plein d'hommes.

Sous le marché couvert, sur trois étages, l'agitation est folle. Rangés par catégorie (fruits, légumes, viande, poisson, costumes, décorations, chaussures, jouets, bonbons, détergent, livres...) les marchands de ce bazar labyrinthique s'entassent dans des étals larges parfois de seulement deux mètres, profonds d'aussi peu, dont dégueulent sur l'allée étroite les produits à la vente. Nous ne voyons quasiment aucun touriste. Sur les milliers de personnes croisées en quelques minutes, seuls quatre français étaient comme nous plus tôt, accoudés au comptoir d'une cevicheria, entourés de poulets pendus, de panses de porcs et de filets de poissons.


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Mardi matin 6h, café Chelsy, quartier de Miraflores. Un concerto de Mozart passe à la radio. Écouter de la musique classique semble ici beaucoup plus commun que chez nous. De l'autre côté de la baie vitrée, sur les trottoirs de part et d'autre de la route où défilent bus, taxis, voitures, deux femmes, équipées d'une combinaison bleue intégrale des pieds à la tête, marquée "limpieza publica", tournoient comme au rythme des violons sur leur balais de paille.

Leur ballet ponctué des bruits de klaxons et ronflements de moteurs, se répète inlassablement chaque jour, je les avais déjà vu hier à la même heure. Le comique de cette mise en scène involontaire et pourtant si révélatrice me laisse une fois de plus assister à cette réalité de la capitale péruvienne. Les inégalités et écarts de richesse sont immenses.

Dans ce quartier de Miraflores, considéré comme un des plus luxueux de Lima, je suis je spectateur-acteur d'une scène à trois protagonistes. J'observe, confortablement installé un cappuccino à la main, deux femmes dont la pauvreté me semble certaine - et qui pourtant déjà ont un emploi ! - nettoyer et frotter les devants d'immeubles et hôtels aux pavés polis et luisants, dont les habitants sont d'une richesse incommensurable par rapport à ces petites mains.

Je rejoins Béatrice à l'auberge. Avant de partir, nous nous promenons brièvement sur le haut des falaises côtières qui surplombent d'environ deux-cents mètres l'océan et la route qui le longe. En bas, de nombreux surfers profitent des vagues parfaites, longues et régulières.


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Le hall du terminal de bus d'Atacongo à Lima est simple : des rangées de sièges sous un toit de tôle. De chaque côté une cinquantaine de vitrines de compagnies de bus, des plus sommaires aux plus luxueuses. C'est ici encore un véritable univers sonore. D'un haut parleur grésillant sort une voix qui appelle les passagers de bus. Remontants le hall, trois femmes et un homme de deux compagnies mineures répètent en boucle un refrain bien huilé d'une voix forte et grinçante : "Arequipa-requipa-requipa ! Ica-Nazca ! Arequipa !" Pendant une heure nous les entendons appeler ainsi pour vendre des billets en dernière minute. La stratégie ne semble pas payer. Enfin, nous quittons cette cacophonie et quittons sans regrets la capitale du Pérou.

Le bus, et encore des films. De sacrés navets. Une longue traversée du désert (au sens propre comme figuré ?). À deux kilomètres à l'entrée de Nazca, pause repas pour les conducteurs. Arrêt de nuit dans une station service, tout le monde descend du bus, part commander un plat, l'engloutit, puis remonte, car déjà les chauffeurs sont remontés et le bus démarre. Sortis du bus, nous attrapons un taxi qui nous conduit directement à l'auberge Nanasca Hostel, où nous accueille Giacommo, un italien du lac du Côme ici pour quelques semaines comme volontaire en échange de l'hébergement. Nazca est déjà beaucoup plus une ville "à taille humaine", nous la traversons facilement à pieds le soir pour aller trouver un restaurant près de la "Plaza de las Armas".

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