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Chapitre 14 - Arequipa : Repos, escalade et tourisme

Dernière mise à jour : 15 déc. 2022

Après tant de transport, et de déconvenues, nous avions besoin de poser les sacs (qui nous restaient !) quelque temps. Nous décidons de passer cinq journées dans la ville blanche d'Arequipa. Le centre au style colonial nous rapproche des villes européennes. Bars roof-top, restaurants, grandes allées commerçantes... nous prenons plaisir à marcher dans les rues d'une ville propre, où l'on se sent à sa place et en sécurité. Notre auberge se situe à la frontière entre deux mondes. Au sud et à l'est, le Pérou tel que nous le connaissons depuis le début du voyage, avec ses vendeurs à la sauvette, son marché fourmillant, ses multiples commerces en tous genres. À l'ouest et au nord, le centre ville, en pierre volcanique blanche. De longs bâtiments à arcade entourent la place principale, où ont été installées des décorations de Noël. En de nombreux coins de rues, des édifices religieux aux façades finement sculptées, dans un style mêlant catholicisme espagnol et motifs agricoles précolombiens. Nous visitons le cloître de l'un d'eux, une église de l'ordre des Jésuites où étaient envoyés les enfants de l'élite coloniale pour leur bonne éducation.

Tout proche du centre, le monastère Santa Catalina, aux magnifiques murs rouges, bleus et blanc. Un lieu où la noblesse et la bourgeoisie d'Arequipa avait pour tradition d'envoyer la seconde de leurs filles. La première était promise au mariage, la troisième devrait rester auprès de ses parents pour leurs vieux jours. Véritable micro-cité dans la ville, le couvent compte plusieurs rues, places, et quatre-vingt habitations. Après avoir vécu deux années à l'isolement complet dans de petites chambres, les jeunes adolescentes accédaient à une vie beaucoup plus confortable, payées pour leur mission de prières, entourées de domestiques, dans ces maisons dotées de tout le confort relatif à leur rang. Une grande cuisine servait à la préparation des pains, gâteaux et repas. Dans ces grandes colocations où elles vivaient jusqu'à trois ou quatre, chaque sœur y possédait sa chambre. Grande avec fenêtre, elle était décorée du mobilier et des porcelaines d'origine européenne offerts par sa famille. Souvent un salon d'entrée central desservait ces différentes pièces. Une petite cour intérieure permettait par un escalier d'accéder au toit où pouvait sécher le linge. L'épreuve d'entrée était rude, mais la vie qui en découlait bien plaisante au regard du destin qui aurait attendu ces femmes, si, dans la sphère publique, elles avaient été mariées de force à un homme de trente ans plus âgé qu'elles. Ainsi, en dehors de la tradition, certaines filles suivaient leurs aînées dans les ordres.

Complètement à l'opposé du vœu de pauvreté habituel des couvents et monastères, ce mode de fonctionnement fût interdit par le pape lors de sa venue au 18ème siècle. Les nones quittèrent alors le luxe pour découvrir le réfectoire aux repas silencieux, ainsi que le dortoir commun.

Depuis le début de notre voyage, c'est une véritable enquête sur l'escalade au Pérou que je mène. Depuis la France, je n'avais récolté que peu d'informations intéressantes. Aucun topo, pas de blog, à peine quelques informations sur le site de Pitumarca. À force de persévérance, en rendant visite dans les salles, écrivant aux guides, j'ai réussi à pénétrer ce petit réseau de grimpeurs, où d'un côté à l'autre du pays, tout le monde se connaît. Chacun me présentait sa région, et me recommandait à son ami de notre prochaine destination

A Arequipa, nous avons pu rencontrer Luchito, alias Lucho, alias Luis. Le matin de notre deuxième jour ici, malgré le vol de mes chaussons - et l'échec à en trouver la veille au terme d'une invraisemblable quête à travers la ville - c'est motivé, et équipé de mes simples chaussures d'approche, que nous nous présentons à sa maison sur les pentes. Marié à une Lituanienne, père de deux jeunes enfants, Lucho est grimpeur converti sur le tard. Pratiquant depuis seulement huit ans mais tout de suite fasciné par l'activité, il a rapidement démontré de grandes qualités pour l'escalade. En manque de projets, guidé par son enthousiasme, il s'est muni d'un perfo, a commencé à défricher de nouvelles falaise et à équiper des voies. Entouré de quelques autres fanatiques, ils ont donné naissance aux actuels secteurs de la vallée de Chilina.

Aujourd'hui, nous partons pour une nouvelle falaise, plus haut sur les flancs du volcan Chachani, en compagnie de sa petite famille, de Nadège une grimpeuse expatriée française, et d'Enriko, néo-grimpeur et chauffeur enthousiaste. Après une demi-heure de route terreuse et cabossée, au milieu de la pampa aride, nous laissons la voiture dans un virage. En haut d'un vallon asséché surplombant la route, une barre de rocher trouée par une immense grotte. Nous accédons au site en quinze minutes de marche entre les herbes sèches et les ronces. J'ai eu de la chance, Lucho m'a trouvé une paire de chaussons et un casque. Les chaussons, c'est du dernier cri, des Futura de chez La Sportiva, pile ma pointure. Le casque est moins à la mode. Coque plastique rouge, en forme de cul de poule, on dirait le vieux de mes parents. Muni de cette relique, je ressemble à un mineur, à un alpiniste des années 70. Je m'en fiche, nous ne sommes pas là pour la mode, ni pour la couverture d'un magazine, et au moins j'ai le crâne protégé. Grand bien m'a pris de le porter ! Dans une des nouvelles voies au rocher douteux que vient d'équiper Lucho, il me sauve deux fois. La première lors d'une chute causée par une prise qui se brise dans ma main. La seconde, d'un gros galet arraché à la paroi par la corde, lors d'un vol de Lucho. Le caillou s'écrase sur mon casque dans un claquement sec, l'impact est violent. On me demande si ça va, c'est bon, je n'ai rien. Je décide de vite oublier cet incident en me concentrant sur l'enchaînement de la voie. Longue et technique dans un léger dévers, c'est parfaitement mon style. J'y vais détendu mais déterminé. Il y a de l'espace entre les points mais je vise le relais. De l'autre côté, Nadège et Béa se démènent dans une voie courte et athlétique, finissant par une fissure surplombante. Le canyon résonne des encouragements, nous échangeons des poignées de mains chaleureuses à la réussite des premières ascensions, et finalement Enriko débouche deux grandes bouteilles d'Arequipeña pour fêter cette belle journée partagée en falaise. Nous retrouvons l'ambiance conviviale de la grimpe en groupe et nous ressourçons, heureux d'être de nouveau dans notre élément.

Les journées passent tranquillement. Bien installés dans notre auberge, nous prenons le temps de nous reposer, de traîner le matin, de ne pas surcharger notre planning. Nous nous payons le luxe de nous ennuyer. Je rattrape mon retard en écriture, reprends un peu le boulot depuis le téléphone. Nous entamons notre transition progressive vers un retour à notre rythme de vie en France.


Nous rendons visite un soir à la seconde salle d'escalade d'Arequipa, "The Climbing Roof". Nous traversons la ville à pied vers le nord, remontons un long boulevard aux boutiques spécialisées dans sa première partie dans l'ophtalmologie, dans sa seconde dans les services de pompes funèbres. C'est très surprenant et un peu glauque, la concurrence effrénée s'est étendue sans problèmes jusqu'à ce domaine d'activité. Sur le trottoir de droite, l'hôpital. En face, une vingtaine d'enseignes vendant cercueils et fleurs. Très étrange ! Au moins il y a du choix. Nous quittons le centre et longeons un parc étonnamment vert pour la région, avant d'atteindre les quartiers aisés.Ici les maisons sont massives, rendues inaccessibles par de hautes grilles, la voiture propre précautionneusement garée derrière le portail électrifié, bien en vue des caméras de vidéosurveillance. Depuis la rue, nous repérons vite la structure construite à ciel ouvert. Un sifflement, un appel, notre hôte apparaît et nous fait signe qu'il descend. Fort grimpeur de la région, Alejandro s'est donné les moyens de vivre son rêve d'escalade. Sur le toit de l'imposante maison de ses parents, il s'est construit un superbe mur à deux inclinaisons protégé par un toit, avec vue sur la ville. À dix-huit heures, le panorama est grandiose. Le soleil se couche à l'ouest, disparaît derrière les collines en illuminant Arequipa des dernières lueurs orangées. Dans l'ombre au loin, on devine la mine de cuivre, la plus importante du pays, celle qui fait vivre la ville. Dans son petit coin de paradis, construit lors du confinement, Alejandro entraîne quelques jeunes prometteurs. Pendant que nous effectuons quelques boucles et blocs avec leur coach, ils suivent assidûment un programme strict de travail de force. Nous discutons, j'aimerais pouvoir leur donner la chance un jour de venir découvrir nos falaises et notre pays. Nous en reparlerons.

Vaché au relais de ma dernière voie, je regarde le paysage derrière moi. Ce matin nous sommes repartis avec la bande de Loucho sur le secteur Los Burros de Chilina. Creusée patiemment par le torrent dans l'épaisse couche de roche volcanique, la vallée s'étend aux pieds des volcans Misti et Chachani, 3500m plus haut. Depuis notre arrivée il y a quelques jours, leurs sommets ont été blanchis par les premières neiges, annonciatrices d'une saison des pluies qui peine à arriver. Aujourd'hui le soleil a laissé place à un ciel laiteux, et les nuages sombres s'accumulent autour des cratères. Le fond de la vallée est un îlot de verdure au cœur d'un océan de sécheresse. Adroitement détournés du torrent principal, des canaux récupèrent l'eau et la drainent sur des kilomètres, suivant une pente légère mais régulière. Le travail de réalisation et d'entretien est phénoménal. L'irrigation n'est peut être pas l'invention la plus complexe de l'homme, mais qu'elle est ingénieuse et indispensable ! Le long du canal, de petites trappes fermées par des portillons en fer desservent les champs en contrebas, eux même légèrement inclinés et sillonnés pour assurer l'arrosage homogène des choux et du maïs qui poussent ici. D'autres parcelles sont pleines de belles plantes aux fleurs violettes en grappe, je reconnais la phacélie qui sert à décompacter les sols. La terre doit effectivement en avoir bien besoin sous ce climat quasi désertique.

Nous quittons nos compagnons en les remerciant chaleureusement, mais en nous épargnant les fausses promesses de retrouvailles prochaines. Les relations de voyage sont éphémères. Elles nous apprennent à nouer des liens sincères mais que l'on sait finit dans le temps. Nous le savons, et l'acceptons sans peine. Adieu donc, qui sait ce que l'avenir nous réserve !


Un sas de décompression est "un espace de recueillement et de détente permettant à toute personne de s'isoler pendant un certain laps de temps". C'est bien ce que nous avons trouvé ici. Ainsi s'achève notre séjour à Arequipa, étape de repos entre les montagnes heureuses, le lac malchanceux, et notre retour vers la France.

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