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Chapitre 8 - Yanama et la vallée secrète

Dernière mise à jour : 15 déc. 2022

Ce matin nous partons à 6h. Une légère bruine tombe, le hameau est pris dans les nuages. Señora Valentin elle aussi est déjà levée, elle porte le chapeau sur ses cheveux noirs tressés. Elle lance du maïs à ses poules et poussins qui piaillent, et leur parle en quechua. À notre départ, elle nous salue, nous réexplique une dernière fois le chemin à suivre, qu'elle a pris la peine de nous décrire plusieurs fois hier. En partant, il faudra bien penser à fermer la sommaire porte en bois qui clôture l'enclos, que les chevaux ne s'enfuient pas.

Pendant la longue traversée à flanc qui nous porte à 3450m, avant d'attaquer les raides lacets qui nous conduiront au sommet du jour, nous suivons des traces de pas récentes sur le sentier. Il vient de pleuvoir, et les empreintes ont gratté la terre de surface humide en découvrant dessous la poussière sèche. Le marcheur n'est pas loin. Curieux, j'accélère pour découvrir qui nous précède. Au bout d'une dizaine de minutes j'aperçois devant moi au détour d'un virage une veste grise et un sur-sac vert, le marcheur se retourne, c'est une marcheuse.

C'est l'australienne d'avant hier, nous l'avions croisée en marchant de Marampata au Choquequirao. Nous l'avions uniquement salué, notre attention avait surtout été captée par son compagnon de marche du moment, un français nommé Thierry Renault qui s'était fixé de parcourir la cordillère des Andes en suivant un sentier inca, le Qhapac Nan. Cinq mille kilomètres de marche seul avec un sac de vingt-sept kilos, en traversant quatre pays du nord au sud. Il était parti début octobre et en était à mille cinq-cents kilomètres.

C'est elle que nous avons aperçu hier au loin, sur le sentier de descente lorsque nous remontions à Maizal. Elle n'a pas dormi comme nous au campement de Sr. Valentin mais à l'autre, chez la familia Perez. Nous avions hésité aussi, une grande pancarte écrite à la main indiquait "hot-shower, grocery store, food, Wi-fi...". Nous n'avions pas succombé au luxe et avions choisi la simplicité d'un beau panorama. Grand bien nous avait pris, car en fait il n'y avait rien de ce qui était annoncé, ce n'était que pour attirer les touristes !

Nous poursuivons ensemble la montée. Elle s'appelle Stéphany, vient d'Adélaïde dans le sud de l'Australie et a maintenant établi domicile chez ses parents en Tasmanie, lorsque rarement elle rentre chez elle. Elle a vingt-six ans, elle était assistante maternelle mais a quitté son boulot, l'ambiance des équipes ne lui convenait pas. Maintenant, lorsqu'elle a besoin d'argent elle travaille comme nourrice chez des personnes qui voudraient apprendre l'anglais à leurs enfants. Le reste du temps elle voyage. Tant qu'elle le peut, elle veut parcourir le monde et découvrir tout ce qu'il a à offrir. En ce moment c'est l'Amérique du Sud, sur une période d'environ un an. La fois précédente c'était en Europe, Moyen-Orient et en Afrique, elle était partie trois ans, puis le voyage avait avorté en Afrique du Sud à cause du COVID. Elle voyage seule et n'a peur de rien. Elle est allée en Iran, Irak, à Mossoul tout près de la frontière avec l'EI où elle dit s'être sentie plus en sécurité qu'à Bagdad. Là au moins elle pouvait retirer son voile. Ses deux visites lui ont valu un refus de visa touristique aux USA, fréquentations jugées sulfureuses et soupçons d'espionnage voire de terrorisme…

Nous montons ainsi en discutant, dans les brumes et l'odeur récente de feux de forêt. Peu avant d'atteindre le sommet, nous croisons comme prédit par la grand-mère Sr. Valentin, son mari. Ses mules le précèdent et nous frôlent, de leurs ballots dépassent des objets en tout genre, notamment un balais neuf. Malgré ses quasi soixante-dix ans, il descend en trottinant le sentier sinueux et les hautes marches de pierre. L'homme est très sympathique, souriant, nous discutons un peu. Il fait le chemin retour depuis Santa Teresa où il est allé faire un ravitaillement. Revenu hier soir à Yanama avec le bus, il a dormi chez sa fille - chez qui il nous conseille de nous rendre pour camper - et en est reparti ce matin à 5h, une fois ses mules chargées. Nous lui expliquons que nous arrivons de chez lui, il nous demande des nouvelles de sa femme. Et puis il nous salue, il reste du chemin et il ne faudrait pas être en retard. Il fait avancer ses bêtes et repart en sifflant.

Nous passons le col à 4100m dans les nuages, sans avoir aucune vue sur les hautes montagnes censées nous faire face. Après une courte pause pleine d'espoir que le ciel se dégage, nous basculons versant Yanama et en cinq-cents mètres de descente atteignons rapidement le village.

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