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Traversée des Dolomites à ski - Couloirs, panoramas et dolce vita au süd-tyrol

Dernière mise à jour : 14 févr.

Sur notre droite le tgv Milan-Turin fonce vers le Piémont à travers la plaine du Pô, sous un grand soleil. Après deux mois de saison au rythme frénétique entre stations de ski, lycéens du sport étude, weekends de formations et vallées blanches, nous repartons pour du ski, mais ces retrouvailles entre amis sur une aire d'autoroute italienne donnent une toute autre saveur aux prochains jours. À nous les Dolomites ! La neige manque, mais tant pis, au diable les beaux virages. Nous y allons pour l'esthétique de la traversée, les beaux paysages, la culture si unique du Süd-Tyrol. Et puis, nous trouverons bien de la vieille poudre au détour d'une combe bien orientée...


J'emmène la troupe pour un tour guidé du centre de Bolzano, où chaque coin de rue regorge de souvenirs. Il fait bon cet après-midi dans la capitale de la province autonome du Süd-Tyrol Alto Adige. Les arcades marchandes de part et d’autre de la Via dei Portici résonnent d'italien et d'allemand au fort accent des Dolomites. Le multiculturalisme s'exprime ici dans l'architecture et l'urbanisme, avec une ville comme scindée entre centre historique au style autrichien, et nouvelle ville plus italienne, au milieu desquels coule l'Isar. Mais aussi dans les restaurants, avec un grand écart gastronomique allant des bruschettas aux knödels. Les bars, Kantine, Kellerei et Brauerei rivalisent de Weissbier, Helles, Dunkel, et de vins des fiers vignobles de Firmian et Eppan an die Weinstraße. Marcher dans cette foule, sous les belles façades colorées et aux fines moulures de plâtre me rappelle combien il faisait bon vivre ici. Au croisement de la via dei Portici et de la Piazza delle Erbe, devant la fontaine, la même petite vieille éternelle tient son petit étal inox sur roues. Portant le tablier bleu local, au-dessus d'une chemise à petits carreaux blancs et roses, ses cheveux blancs coupés courts, elle n'a pas changé et sert toujours ses Weißwüstel et Meraner Würstel.

Une pizza chez Frédéric, et nous retournons vite nous coucher à l'auberge de jeunesse. Nous avons tous besoin de sommeil, et me voilà à peine couché que je m'éteins dans un sommeil profond.

 

Dimanche matin, nous nous réveillons tôt, excités par le départ à venir. Ici, bien plus à l'est du fuseau horaire, nos repères sont décalés de quasiment une heure. Il est 6h30 en ce début mars mais il fait déjà grand jour. De nos fenêtres, nous voyons à l'est les parois massives de Rosengarten, avec à sa gauche les élégantes Tori de Vajolet. La porte des Dolomites se dresse majestueusement au-dessus des alpages et forêts de Carezza. Nous avalons le copieux petit-déjeuner, et traversons la rue pour attraper le bus qui nous emmène de la gare à la station de ski de Nova Levante. À peine arrivés que nous grimpons dans une cabine des remontées mécaniques. Celle-ci était indispensable vue l'enneigement actuel et la longueur de l'étape du jour, pour s'épargner plusieurs heures de remontées à pied le long des pistes. En 15mn nous voilà propulsés à 2300m, dans le vif du sujet. Nous sortons au pied du Rosengarten. La forcella della Coronelle est à l'aplomb, nous voyons les premières pentes mais ne pouvons encore qu'en deviner la sortie. La faille s'enroule dans la montagne, et le col échappe à notre regard. Nous nous équipons de crampons, mettons les skis sur le sac et le piolet à l'épaule, et nous lançons dans la première ascension de cette traversée. Les paysages autour de nous sont déjà grandioses. De l'autre côté de la vallée, le massif de Latemar, avec le lago di Carezza, petit joyau dans un écrin d'épicéas et de pins. Au loin, à l'ouest, l'Ortles, le Cevedale, le Gran Zebru, et même sûrement plus au sud, l'Adamelo. Au nord, les sommets de l'arc alpin marquent la frontière avec l'Autriche. Nous remontons les 300m dans un décor exceptionnel. Les tours calcaires blanches s'élancent vers le ciel, dessinent de multiples reliefs dans lequel le regard se perd, autant de crêtes, arêtes, goulottes, cheminées, fissures qui attirent l'alpiniste rochassier. La forcella est une splendide porte d'entrée, introduction à notre voyage. Encore quelques pas dans cette neige parfois dure, parfois pulvérulente et qui s'affaisse sous notre passage, et nous atteignons le pas de la Coronelle. Face à nous se dresse l'étendue infinie des Dolomites, aux micro-massifs juxtaposés, qui donnent cette impression unique de foisonnement de montagnes et sommets. Au-dessus des fonds de vallées boisés de conifères, aux reliefs doux au cœur desquels se nichent de jolis petits villages aux maisons méticuleusement entretenues, se dressent fièrement les bastions sculptés dolomitiques. Mes compagnons qui découvrent ces paysages pour la première fois sont ébahis. Et moi qui pourtant les connais bien et y retourne régulièrement, je ne me lasse pas de contempler cette merveille de la nature.

Nous chaussons les skis et attaquons la première descente du raid. La neige n'est pas facile, la plaque dure a tendance à céder sous nos pieds dès que nous ne sommes pas parfaitement centrés sur les skis, mais nous arrivons tout de même à tracer quelques bons virages dans les contrepentes nord saupoudrées de quelques centimètres de neige fraîche. Plus bas, nous trouvons sur les pentes sud une fine moquette décaillée bien plus agréable. Nous skions sur la réserve, car l'enneigement est faible et les pierres jamais loin. Les sacs lourds de l'itinérance perturbent aussi notre équilibre, et les changements de neige n'en sont que plus difficiles à gérer.

Nous terminons notre descente sur la terrasse d'un beau chalet de pierre et de bois, seuls au soleil face à un panorama incroyable. Il est midi, nous nous arrêtons pour pique-niquer sur ces bancs providentiels.

La journée n'est pas finie, loin de là ! Nous avons probablement fait la portion la plus technique, en remontant la forcella skis sur le sac, mais il nous reste encore 800m de montée pour atteindre le Passo di Antermoia. Bien sûr rien n'est jamais obligatoire, et le renoncement et les alternatives toujours envisageables, d'autant que la descente avec un retour en vallée à ce point est tout à fait possible, avec des jonctions bus depuis Vigo di Fassa jusqu'à Canazei, notre destination. Nous décidons en groupe de poursuivre déjà jusqu'au sommet de cette montée, et de faire un point au col. Il sera alors toujours temps de faire demi-tour. Nous délestons le sac de Béatrice, que les efforts matinaux à la montée et à la descente avec le sac lourd ont déjà bien entamés.

Nous remontons la vallée en passant devant le refuge Vajolet. En ce début d'après-midi ensoleillé, nous croisons de nombreux randonneurs qui eux descendent du refuge Passo Principe. Nous en sommes assez étonnés, il est peu commun chez nous en France de croiser autant de randonneurs, de tous âges, équipés de mini-crampons partir marcher en montagne enneigée. Le sac plus léger de Béatrice l'aide à retrouver un rythme correct, et notre petit groupe poursuit sa progression au cœur du groupe du Catinaccio. La trace s'enroule sur les reliefs et nous repassons versant nord. En quelques conversions raides sur le fond de neige dure nécessitant les couteaux pour éviter la glissade, nous franchissons ce petit raidillon et prenons pied sur l'épaule qui conduit en une dernière courte traversée au passo Antermoia.

Ici, le moral du groupe est plutôt bon, Martin est à la peine et semble bien pris des poumons, mais tient le coup à force de Ventoline et détermination. Nous choisissons donc ensemble de continuer notre traversée, confortés dans notre décision par le retour d'un guide local, un peu plus tôt, qui m'a confirmé que la descente à ski par le Val Duron se faisait bien jusqu'à Campitello di Fassa.

Nous slalomons entre les pierres affleurantes, mais réussissons tout de même à trouver des patchs de neige rapportée par le vent. C'est assez inattendu, mais le ski dans ces combes nord est bien meilleur que nous l'avions imaginé. Au refuge Antermoia, nous déchaussons pour une centaine de mètres en traversée ascendante, juste pour passer un dernier petit col après lequel nous ne ferons que descendre. L'heure tourne, l'après-midi avance et le soleil commence à se cacher derrière les sommets élancés que nous venons de franchir. La lumière se fait plus tamisée et les ombres commencent à s'étirer. Devant nous, dans les teintes orangées de la fin de journée, c'est un véritable spectacle. Les Dolomites se dévoilent encore plus. Au loin tout au fond, nous distinguons la Civetta, un peu masquée par la Marmolada qui domine au milieu du panorama. Le Piz Boé est aussi là, imposant, face à nous. Sur notre gauche, les Sasso Lungo et Sasso Piato nous présentent leurs falaises abruptes, tandis que sur notre droite, au sud-est, se dressent les pics élancés de la Pale di San Martino.

Enfin nous basculons dans le Val Duron, la dernière étape de notre journée. Nous nous frayons un chemin dans la forêt et les arcosses jusqu'au fond de vallée. Il est passé 16h30, nous ôtons les lunettes car la lumière commence vraiment à se faire plus faible. Encore une fois, avec le décalage dans le fuseau horaire, nos repères sont perturbés. Ici à cette période, il fait nuit à 18h30.

Le Val Duron est vide et nous ne croisons personne lors de cette longue descente-promenade, hormis un homme au volant de son quad des neiges sur chenillettes, qui descend à pleine vitesse et sans souci de déraper la piste forestière complètement gelée. La bande de glace nous permet de parcourir rapidement, dans le bruit infernal des skis qui tremblent et frappent, cette jolie vallée calme aux quelques chalets dispersés. Nous arrivons finalement au terme de cette longue première étape à 17h30, au centre du village de Campitello di Fassa.

 

Lundi. Sous le ciel nuageux et gris, nous remontons à pieds dans une tranquillité douce annonciatrice du printemps. Quelques flocons éparses ajoutent au caractère mystérieux des immenses falaises noires et jaunes qui nous surplombent, coiffées au sommet de cascades de glace. Du haut de la moraine, trois chamois nous observent. La montée est longue mais pas désagréable. Dans une sorte de marche hypnotique, lourde et silencieuse, nous grimpons de bandes de neige en éboulis calcaires gelés, pour atteindre le pied du Val Lasties.

Une fois passé le verrou rocheux, nous arrivons dans un large vallon enneigé. Nous chaussons les skis et retrouvons le bruit crissant des peaux et couteaux sur la neige dure. Celle-ci a été recouverte de quelques centimètres de neige fraîche, tombée certainement dans la nuit, rapportée par le vent et préservée de la fonte par la faible inclinaison de ces pentes ouest. Au-dessus de nos têtes les nuages descendent, masquent les sommets et les pentes, et progressivement nous plongeons dans le jour blanc. Nous tournons vers le sud et rentrons dans le vallon del Fos, qui aboutit à son sommet à la forcella du Rifugio Pordoi. Perdus dans le blanc, nous cherchons quelques reliefs sur lesquels appuyer notre regard. Parfois, au hasard d'un coup de vent, les nuages se déchirent quelques secondes et nous laissent apercevoir les barres rocheuses autour de nous. Sur notre gauche, comme anticipé à la carte, nous distinguons l'arrivée évasée du canal du col Alton. Nous décidons d'aller voir, et bifurquons pour aller nous appuyer contre les falaises et retrouver de la visibilité. Les pentes ne sont pas trop raides, 30-35° maximum sur le bas, puis les falaises se resserrent, le vallon devient canyon, puis gorge, puis canal étroit de quelques mètres seulement. Au fond de ce défilé plus pentu, le vent a maté la neige et de la glace sous-jacente s'est formée. Nous déchaussons les skis, les mettons sur le sac, et grimpons cette courte goulotte facile avec crampons et piolets. Devant, Martin et Pacôme taillent de belles marches, à coups répétés de tapements de pieds. La trace doit être confortable pour Béatrice, moins à l'aise, et qui surtout aime bien moins que le reste du groupe ce type de divertissements. J'accompagne Béatrice, Lisa et Yannick nous suivent légèrement derrière dans l'ascension de ce long escalier magnifique. Nos cris de joie retentissent dans le canal, cette ligne directe vers le Rifugio Boé improvisée pour échapper à l'aveuglement par le brouillard est une excellente surprise dans notre journée. L'alpinisme est un mélange subtil d'expérience, de lecture du terrain, d'aisance physique et technique, mais aussi de panache et de créativité, et bien sûr de sens de l'esthétisme.

À son sommet, nous atteignons le plateau sur lequel est perché le refuge Boé. Encore quelques errances à tâtons dans le jour blanc, et nous atteignons ce dernier. Un panneau indique le local hiver tant espéré. En haut d'une volée de marches métalliques, nous refermons la porte derrière nous sur le vent et le grésil. Dans cette chambre de 4 récemment rénovée, isolée, nous nous posons autour d'une petite table, simplement assis sur les lits. Nous étalons le reste de nos victuailles devant nous...

Directement derrière le refuge, une profonde gorge s'enfonce dans la montagne. Nous ne distinguons que les premiers mètres de ces hautes murailles calcaires, qui cernent une pente raide en neige dure. Quelques bosses viennent casser la raideur et donner du relief au goulet. Du haut, nous ne pouvons pas voir le fond du canal ni le bas de la pente. Les nuages accumulés dans l'ombre des parois donnent à cet accès au Val Mesdi un air de porte des enfers. Nous plongeons dans la descente dans une ambiance lugubre et austère, seulement rassurés par la carte et les quelques traces de ski devant nous.

Après une descente en virages appliqués et contrôlés pour guider au mieux Béatrice dans ces pentes à 40°, nous perçons la couverture nuageuse et débouchons dans un grand vallon bordé de hautes falaises. Ni Charon et Cerbère ne nous attendent au bas de ce canal raide et étroit. Nous voilà arrivés dans le fameux Val Mesdi. La chance nous sourit, le vent et les précipitations matinales ont apporté une dizaine de centimètres de neige fraîche sur le fond dur, et personne n'est passé avant nous. La tension disparaît et nous réalisons le privilège d'avoir la vallée pour nous seuls. Nous skions en grandes courbes les grandes pentes qui nous ramènent vers Corvara, simplement attentifs parfois aux îlots rocheux pelés par le vent. Ayant retrouvé de la visibilité, nous posons devant les appareils photos, immortalisons ces moments uniques. Encore un verrou plus raide et ludique en fond de vallée, et nous retrouvons une piste forestière qui nous ramène facilement au centre de la station.

À l'ébauche du projet, il y avait l'idée initiale de traverser les Dolomites différemment de la classique boucle suivie par les grandes agences. Non pas que celle-ci ne soit pas intéressante, au contraire elle est un condensé de beaux panoramas, de belles descentes et de refuges et gîtes confortables facilement accessibles grâce aux navettes et remontées mécaniques. La trace relie les "plus beaux" sommets et couloirs des Dolomites pour les skieurs souhaitant ne pas trop transpirer à la montée. En m'appuyant sur ma connaissance de ce vaste massif, je savais qu'il avait bien plus à offrir que la simple sélection précitée. Avec la volonté de faire un maximum à pied et ski, sans utiliser remontées mécaniques, j'avais imaginé une grande diagonale du sud-ouest au nord-est, avec deux premières longues étapes de traversée, des franchissements de cols et forcella, et des nuits en vallée dans de petits villages typiques. Une traversée plus sauvage, authentique, mais aussi bien plus technique et physique. Un programme pour skieurs de randonnée à l'esprit montagnard et plus aguerris.

Ainsi, arrivés à Corvara, nous attrapons un bus de vallée qui nous redescend plus bas dans le Val Badia, au charmant petit village de San Martino di Badia, perché sur un petit promontoire autour d'un clocher au toit en ardoises. Au-dessus de pâturages bien ordonnés, bordés de forêts d'épicéas, le Ciastel de Torr domine le village et surveille la vallée.

Nous dévorons un repas fantastique dans le Gasthof du petit bourg. Après la traditionnelle knödelsuppe, la serveuse sympathique et amusante, probablement d'origine russe puisqu'elle ponctue chaque phrase d'un "Daveï" fortement accentué, nous apporte ravioles au chèvre et épinards, trio de canederli, risottos aux chanterelles et cèpes. Loin des lieux touristiques et des tables hors de prix de Corvara, nous profitons d'une soirée agréable dans la véritable ambiance charmante et authentique du süd-tyrol.

 
 

Pour l'étape du troisième jour, nous avions fait le choix de pénétrer le massif de Fanes en exploitant l'une des trois faiblesses dans ces murailles, plutôt que d'accéder comme la grande majorité au refuge Lagazuoi par le télécabine du Passo Falzarego. Trois accès nous semblaient facilement envisageables à la lecture de la carte. Le col de Locia ou la forcella de Medesc sur le flanc ouest, le Ju de San Antone au nord. De cette manière, nous pourrions combiner une première partie de journée de montée au refuge, avec un potentiel rab l'après-midi pour les plus motivés. Vu le faible enneigement actuel, nous choisissons d'entrer dans le massif de Fanes par le nord. Mardi matin à 9h, un taxi vient nous chercher et nous monte au parking de Späscia, point de départ de la randonnée. Quelques voitures y sont déjà, nous remercions Walther notre chauffeur et chaussons les skis dans un grand champ enneigé. Le choix était le bon. Ici, protégé de la fonte, le fond de vallon a gardé sa couverture neigeuse. Quelques dizaines de mètres seulement sur notre gauche, les flancs ouest sont dégarnis. Le paysage est magnifique. Face à nous, les faces nord imposantes des Piza dles Niesc et Piza dales Nü nous dominent et nous replongent dans l'ambiance dolomitique. À notre niveau et derrière nous, d'immenses granges et bâtisses trônent au milieu des champs aux pentes douces. Je m'attarde à les observer, leur architecture sophistiquée m'épate. La construction de leurs charpentes dépasse largement la fonction structurelle. L'agencement en croisillons des poutres de façade, le travail des ouvertures et des balcons, témoignent de la richesse des agriculteurs de la région, et de l'attention portée à l'allure de leurs bâtiments. De manière plus générale, de l'attachement des habitants du süd-tyrol à l'harmonie de leurs vallées, villages, alpages.

La montée est facile, la trace sinue entre les pins en fond de vallon jusqu'à sortir de la forêt à un grand plat sous le col. Chacun prend son rythme dans cette montée, et j'en profite pour pousser un peu devant, chose qui ne m'est plus arrivée depuis bien longtemps à ski. Cette veille de Pierra Menta, je me fais un petit prologue tout seul, dans mon coin reculé des Dolomites, mon sac lourd sur le dos et mes ZeroG 95 aux pieds. À bout de souffle et les jambes brûlantes, je me revois parmi les coureurs, et envoûté dans cet effort nostalgique, j'avale rapidement les conversions de la montée jusqu'au Ju San Antone. Mes compagnons espacés me rejoignent chacun leur tour, et une petite demi-heure plus tard nous sommes réunis au col, au moment où le vent se lève et le paysage se bouche. Nous faisons la connaissance de Willy et du reste de son groupe, qui descendent à peine du Antoniosptize. Ils sont en ce moment 72 répartis dans le massif, et font partie d'une association de clubs alpins internationaux, qui se retrouvent chaque année pour un raid itinérant ou en étoile quelque part dans les Alpes. Dans la même logique qu'un échange de correspondants, chaque année est organisée par l'équipe locale qui accueille le reste du groupe. Cette année les Dolomites sont à l'honneur, l'an prochain ce sera le Val d'Aoste. Nous sympathisons, et concluons ces premiers échanges autour d'un verre de Limoncello de sa préparation, tout droit sorti d'un mini-tonneau transparent au travers duquel nous dégustons déjà des yeux la précieuse liqueur jaune.

Nous descendons facilement sous le brouillard qui s'installe dans le cirque en gradins au fond duquel sont nichés les refuges Lavarella et Fanes. Refuge n'est d'ailleurs pas le bon terme. Une piste damée dessert les deux énormes bâtisses aux allures d'hôtels. Petit coin de paradis perdu au milieu des montagnes, le contraste est saisissant entre le luxueux confort offert par le Rifugio Lavarella et la sensation d'isolement. Hormis la désagréable expérience d'être interdits de pique-nique, nous sommes tous satisfaits d'être rentrés tôt. Personne n'envisage de ressortir et tout le monde profite d'une après-midi de repos, entre cappuccini, part d'apfelstrudel, jeux de société et écriture.

 

Ce matin, seuls au milieu de Fanes, nous glissons rapidement vers notre objectif. Béatrice a choisi de rester au refuge pour prendre une journée de repos. Nous avons donc choisi d'aller donner une visite au Piz Lavarella.

Passé l'Utia Gran Fanes, au fond de la vallée boisée, nous bifurquons à droite vers notre objectif, quittons les pins et remontons tranquillement le vallon jusqu'au col entre le Piz Conturines, sommet du massif à 3064m, et le Piz Lavarella. Les couteaux aux skis, nous franchissons une pente plus raide et de neige dure pour aller buter sous un court ressaut rocheux. Encore en équilibre sur mes carres et couteaux, je sors la pelle et taille la maintenant traditionnelle plateforme de manips. Héritage de mes années de compétitions en ski-alpinisme, j'aime trouver et aménager un endroit confortable où chausser les crampons et mettre les skis sur le sac. Yannick me rejoint, et rapidement la pente raide et gelée laisse place sous nos coups de pelle énergiques à une belle terrasse d'un mètre de profondeur sur trois mètres de large, prête à accueillir le reste du groupe. L'itinéraire passe habituellement sur notre droite, par des dalles inclinées recouvertes de neige, mais nous lui préférons la remontée d'une petite goulotte de 30 mètres à 50°, qui nous semble bien moins exposée.

Nous troquons notre matériel de ski pour celui d'alpinisme, et commençons à grimper la facile et courte bande de neige couic et glace. À son sommet, nous trouvons une épaule rocheuse que nous suivons, jusqu'au dernier couloir de neige qui sépare les pics ouest et est. Du petit col, nous partons à droite en suivant l'arête de neige, proéminente au centre de Fanes. La sensation de hauteur et de petitesse au cœur de cet immense massif des Dolomites est magique. L'allégresse des premiers coups de piolet et crampons a maintenant laissé place au silence stupéfait des derniers pas vers le sommet. Je romps le calme en poussant quelques yodles euphoriques, et nous y voilà, la croix se tient devant nous.

Le sommet, l'objectif d'une ascension, ne doit pas être atteint coûte que coûte, l'adaptation et le renoncement doivent toujours être envisagés. Mais ce point haut qui nous attire comme un aimant depuis les vallées reste selon moi un des piliers de nos activités en montagne, même si l'humilité, la prudence et la raison doivent parfois nous conduire à en profiter autrement. Ce moteur de motivation essentiel incarne bien plus que le simple objectif métrique, il est l'aboutissement d'une démarche, de prises de décisions impliquant un groupe, des conditions et un itinéraire, le point d'orgue d'une ligne qui prend tout son sens, encore une fois, par son esthétisme. Patrick Berhault disait apprécier la difficulté et la performance d'une voie, d'un itinéraire, non pas pour sa cotation, mais pour l'engagement moral, la dépense physique, la maîtrise technique et la beauté de la ligne qu'elle implique. Un esthète de la montagne, que je prends pour maître à penser.

Gravir les derniers mètres de l'arête enneigée du Piz de La Varella et découvrir la croix sommitale, me rappelle combien est puissante la joie d'atteindre un sommet, et comme cette euphorie jubilatoire est addictive. Sur ce point culminant et isolé du massif, nous embrassons du regard toutes les Dolomites, du Schlern à la Civetta. Le vent est tombé comme par miracle, et après quelques photos autour de la croix de fer, nous nous improvisons un coin pique-nique insolite et appréciable, seuls sur notre perchoir.

 

Avant dernier jour. Nous séparons le groupe en deux. Je descends avec Béa la vallée par la route enneigée jusqu'à l'hôtel Pederu, pour remonter ensuite par la piste forestière jusqu'au refuge Fordara Vedla. Lisa, Martin, Pacôme et Yannick poursuivent la traversée par le haut, en passant la forcella Ciamin. Une belle combe ouest en neige dure, préservée de la fonte par les falaises qui la bordent au sud, conduit à un premier col à 2395m qui donne sur le Val de Meso. De là, en remontant à pied les pentes sud jusqu'à la brèche, ils basculent versant nord dans le Gran Valun, au pied duquel nous sommes montés les attendre pour les regarder skier. Le canal immédiatement issu de la brèche est en fait pauvre en neige, les pierres justes recouvertes rendent les premiers virages impossibles. Après ces premières dizaines de mètres désagréables, qu'ils descendent en feuille morte, nous les voyons déboucher sur une vaste combe. La longue pente de 300m qu'ils s'apprêtent à skier, orientée nord, semble du bas fabuleuse. Nous les voyons s'y engager un à un, et signer le manteau neigeux des premières godilles de la journée. La neige n'était en fait pas aussi bonne à skier qu'elle semblait, le fond dur proche venant rendre les appuis fuyants. Nos quatre compagnons ont néanmoins le sourire aux oreilles, et la satisfaction d'une nouvelle traversée élégante par le haut. Nous pique-niquons ensemble au soleil, face à la pente qui se fait maintenant ravager par les caravanes du groupe international qui était à leurs trousses.

Au refuge de Sennes, l'ambiance est beaucoup plus proche du refuge tel que nous le connaissons, contrairement à l'hôtel de Fanes que nous avons quitté. Nous retrouvons l'accueil chaleureux des montagnards chez la gérante et sa serveuse avec qui nous sympathisons immédiatement.

Un peu plus tard dans l'après-midi, nous trouvons enfin un usage à la petite poutre de voyage que j'avais emportée dans mon sac. J'anime une séance de suspensions, tractions et abdos avant que doigts ne lâchent, et que nous nous rabattions sur des divertissements plus infantiles. Dans le magnifique soleil couchant qui illumine au loin le Cristallo, nous crépissons d'éclats de boules de neiges la façade d'une grange, dans un concours de précision lancé par Martin. Il est bientôt 18h et nos estomacs accoutumés au rythme des repas en refuge crient déjà famine. Nos derniers projectiles épuisés, nous nous ruons à table, impatients de nous envoyer notre dernier copieux dîner à la mode du süd-tyrol. Une fois de plus, les knödel, minestrone, duo de penne, salades de patates, immenses omelettes viennent ravir nos papilles, délicieusement accompagnés d'un bon vin de table local. Apfelstrudel et glace au pin arrosée de liqueur viennent clôre ce festin.

Vendredi, dernière étape. Je me réveille dans les maux de tête et nausées d'une soirée trop riche en alcool. "Vraiment cette fois, c'est la dernière !". On la connait celle-là. Le petit-déjeuner est à l'image du banquet de la veille. Ces vacances sont-elles à propos de ski et de paysages, ou de gueuletons à n'en plus finir ? Les deux, très cher lecteur, c'est bien là la magie des Dolomites.

Dehors le brouillard enveloppe le refuge et masque les sommets. Béa et moi prendrons la trajectoire la plus directe, celle du col à 2331m qui mène au Seitenbachtal puis au lago di Braies, ou Pragserwildsee. Et oui, ici les sommets ont toujours deux, voire trois noms, quand en plus de l'allemand et de l'italien s'ajoute l'appellation Ladine. En lisant la carte et en fouinant les topos, nous avons trouvé un long canal nord qui descend de la Kleiner Seekofel, ou Pice Sas dla Porta. S’il est enneigé, il promet une belle et longue descente régulière à quasi 40° jusqu'au plat au-dessus du lac. Encore une fois, Lisa, Martin, Pacôme et Yannick partent en exploration. La réussite de leur traversée est toutefois aujourd'hui moins sûre. Les pentes sud pour accéder au canal sont déneigées, ce qui ne rend pas la montée impossible mais pénible. La visibilité oscille entre nulle et mauvaise, et surtout nous n'avons eu aucun retour par la gardienne sur de récents passages. Ils monteront et aviseront là-haut.

Avec Béatrice, nous traversons dans une marche lente et reposante le plateau qui sépare le refuge du col. Sur notre droite, le reste du groupe poursuit sa montée, en essayant de tirer profit des quelques pentes neigeuses qui subsistent. Nous passons le col dans le brouillard, puis plongeons versant nord dans notre dernière descente de la semaine. Nous négocions au mieux le haut de l'itinéraire en louvoyant entre quelques barres rocheuses, contents d'avoir retrouvé à ce moment un peu de visibilité : celles-ci n'étaient pas clairement indiquées sur la carte. Très vite, la neige devient lourde, les pierres raclent les skis dès que l'on sort des traces. Heureusement il en reste sur le sentier qui court en sous-bois dans le fond de vallée, et nous atteignons sans déchausser le plat qui fait face au canal que visent les autres. Je retrouve le contact radio avec Martin au moment où nous nous arrêtons pour l'observer, et constater qu'il est archi sec. Malgré son orientation, il est très peu fourni en neige, et c'est ce qu'ils ont aussi pu voir depuis le haut. Tant pis, il fallait essayer, ils nous retrouveront en rejoignant notre itinéraire.

Nous glissons sur la piste enneigée en bord de lac, en croisant de nombreux marcheurs en bottines et jeans, qui nous regardent incrédules, jusqu'à même nous photographier ! Serait-ce la première fois qu'ils voient des skieurs ? Il faut dire que le lac de Braies est un lieu extrêmement touristique, qui draine une population pas forcément montagnarde. Après six jours plutôt immergés dans notre raid, malgré la parenthèse luxueuse au refuge de Fanes, ce retour à la vie normale est un peu brutal. Notre petite bulle de traversée paradisiaque vient d'éclater, c'est fini, nous touchons au terme de notre voyage.

Nous posons ensemble devant le lac, devant le ponton et la cabane sur pilotis, dernière photo de groupe pour clore notre voyage. Les poteaux de bois dépassent de trois bons mètres du fond vaseux, laissé à découvert par le retrait des eaux hivernales. Malgré les faibles dénivelés des derniers jours, l'enchaînement des étapes avec nos sacs lourds commence à laisser des traces. La fatigue plane sur le groupe, et nous allons chercher l'arrêt de bus dans un mélange de contrecoup de l'objectif atteint, et de nostalgie du chemin parcouru. En trois heures seulement de transports en commun, bus et trains aux transitions incroyablement fluides, nous retrouvons la gare de Bolzano et notre auberge de jeunesse en face.

 

"Celui-ci est plus léger, robe claire : le Magdalener. Il y a 35 ans lorsque je suis arrivé, il représentait 95% de nos ventes, et nous autres dans le Süd-tyrol le buvons quotidiennement. D'ailleurs nous buvons sûrement trop ! Les italiens lui préfèrent ces deux autres, plus forts, sucrés et tanniques, le Blauburgunder et le Lagrein. Mais leur goût est trop marqué, nous ne pouvons pas en boire 5 ou 6 verres par jour comme le premier, ce serait trop, écœurant à la longue."

En nous servant un verre de vin rouge cépage Vernaccia, la propriétaire septuagénaire de la Malojer Kellerei, grande cave à vin de Bolzano près de la via Weggenstein, nous fait la présentation en allemand des vins de son terroir. Accoudés sur une table tonneau dans la cour de leur grande maison, nous concluons notre voyage sportif, culturel et culinaire sur les notes d'agrumes et de rose d'un Gewurzträminer, et de fruits rouges et d'arômes boisés d'un Lagrein Riserva.

Nos verres vides et deux caisses de vin sous le bras, nous déambulons dans les rues déjà animées de Bolzano. Avant même que nous tournions sur la Piazza delle Erbe, nous parviennent la rumeur et les éclats de rires des soiffards du vendredi soir, attablés autour d'une pinte de Weissbier ou d'un verre de Spritz. Nous cherchons quelque part où aller manger une dernière pizza pour la semaine. Je force le destin en poussant la porte de la Torglhaus, qui nous a refusé plus tôt dans l'après-midi lorsque j'ai appelé pour réserver. Derrière les fenêtres décorées de grands oiseaux multicolores, les serveurs s'affairent déjà à dresser la table. La chance nous sourit, il est seulement 18h30 et nous pouvons nous installer jusqu'à 20h30. Le serveur nous fait entrer, le groupe n'en revient pas. Et pourtant, enseignement des voyages : il faut savoir garder confiance, se laisser porter par les évènements, être prêt à improviser. On n'en savoure que plus la réussite, tout en se rendant compte qu'avec un peu d'optimisme, l'alignement des astres n'est pas si rare !


Il est 16h samedi et nous sommes garés dans la cour de notre maison. Depuis que nous avons passé la frontière au tunnel du Fréjus, le ciel est gris et pluvieux. Nous avons quitté la vallée colorée de l'Adige où s'est déjà installé le printemps, et, encore pris dans la magie de cette semaine de vacances, tout me semble ici plus terne. Pourtant nos montagnes ont bien besoin de ces pluies tant attendues, après un hiver terriblement sec.

Plus tard, allongé dans notre canapé que je suis finalement content de retrouver, avec nos deux félins à qui nous avions tant manqué - et c'est réciproque ! - je finis de compléter les paragraphes manquants de ce modeste récit. En me replongeant dans mes souvenirs, en revivant ces quelques jours pour en extraire les moments les plus marquants, je me réjouis déjà à l'idée de retourner là-bas dans dix jours, dans cette partie des Alpes qui est ma deuxième maison.


Merci à Béa, Lisa, Martin, Pacôme et Yannick pour les 7 jours de vacances !



📸 Yannick Fetet



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