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Chapitre 5 - Une marche vers la nuit

Dernière mise à jour : 15 déc. 2022

Nous sortons du village sans nous retourner, avec l'agréable sentiment de se lancer dans notre petite aventure, tout en laissant derrière nous le monde et ses perpétuelles négociations. Les sacs sont lourds mais le chemin est plat sur les cinq kilomètres qui nous séparent de Capuchiloc, départ habituel du trek pour les agences qui poussent jusqu'à l'entrée du parc en taxi. Nous marchons en contrebas de la route, sur un petit sentier qui traverse la forêt. Nous rencontrons de temps en temps une ferme, les bois ont été ouverts pour faire place à de larges clairières où poussent le maïs, les courges, les pastèques. Nous faisons la rencontre de ces affreuses petites mouches noires typiques des forêts tropicales. Celles-ci nous piquent en nuées, laissant immédiatement un point de sang sur la peau, mais sans démangeaisons. Le futur nous donnera bientôt terriblement tort, et de manière durable. Nous marchons, et bientôt il faut se rendre à l'évidence : nous avons parcouru bien plus que cinq kilomètres, en réalité douze. La carte topographique que nous avons acheté dans une librairie de Cuzco est fausse, j'aurais dû vérifier l'information sur Fatmap.

Partis à 14h30, cela fait deux heures que nous marchons, et nous entrons dans le parc. Nous achetons notre billet d'entrée, soixante soles par personne. Devant nous, le chemin n'est plus qu'une longue descente jusqu'à la rivière. Nous sommes à 3200m, la rivière à 1500m. Sur le chemin, trois campements. Un premier au seizième kilomètre, à 2400m, le second au dix-neuvième, à 2000m, et enfin à la playa, au vingt-et-unième. Nous descendons vite malgré la charge, en espérant descendre le plus bas possible pour s'avancer sur l'étape du lendemain. Grâce à ce départ anticipé, nous gagnons un jour sur le mauvais temps annoncé, et pourrons ainsi passer à Yanama avant l'orage et les pluies prévues.


Le décor est triste, la terre nue, toute la végétation a brûlé dans d'immenses incendies. Nous descendons les pentes abruptes du canyon sur le large sentier poussiéreux labouré par les mules porteuses. Nous respirons la fine fumée de terre, elle recouvre nos chaussures d'une pellicule ocre. La journée commence à être longue pour Béatrice, nous avançons et perdons de l'altitude, mais elle le moral avec. Elle redoute déjà l'étape de demain. Nous passons le premier campement, c'est une maison perdue au milieu de la montagne. Comment est ce possible que l'homme et la femme que nous voyons là vivent ici à l'année, si reclus ? Malgré leur isolement, sur le toit une antenne satellite pointe vers le ciel et le bruit de la télé nous parvient par les portes et fenêtres ouvertes. Nous apprendrons bien vite dans les jours qui suivent qu'ils ne font pas figure d'exception. Au contraire, ici ils sont même la norme, et l'éloignement des habitations n'a pas fini de nous surprendre. Ces premiers locaux dont nous pensons qu'ils vivent comme des ermites sont en réalité bien moins éloignés de la société que ceux que nous allons rencontrer par la suite.

Il est bientôt 18h et nous poursuivons notre descente. La nuit tombe, il faut sortir les frontales. Nous marchons dans l'obscurité, quand j'entends en dessous de nous des bruits sourds de sabots. Au détour d'un virage, nous faisons face à une dizaine d'yeux brillants dans la nuit, immobiles. Les mules ont peur de nous, n'osent plus avancer. Elles ne reconnaissent pas nos hautes silhouettes de bipèdes dans l'ombre, éblouies par nos frontales. Nous les éteignons. Plus bas, le muletier pousse son troupeau pour lui faire reprendre la marche. Il parle dans une langue inconnue, entrecoupe ses mots secs de râles et sifflements. Les bêtes repartent et nous passent en trottant, et il nous apparaît. Le muletier chevauche une de ses mules, il conduit le groupe sans lumières. Sur ce sentier que lui et ses bêtes connaissent par cœur, il remonte en écoutant de la musique traditionnelle sur son portable, probablement pour un ravitaillement du campement où nous arrivons, ou du village de Marampata. Une vingtaine de minutes plus tard, nous atteignons le deuxième camp, nous posons la tente ici. Il est 19h, il fait nuit noire et nous en avons tous deux marre. Nous décidons de préserver notre énergie et nos réserves de nourriture, alors direction la cuisine où nous commandons une grande Cuzquena (la bière locale), plus un plat chacun. Entourés des porteurs muletiers du groupe de trekkeurs qui dorment aussi ici, nous passons une première soirée avec ces montagnards. En complet décalage, face à nous, la télé diffuse les images de la cérémonie d'introduction de la coupe du monde au Qatar, et tourne en boucle sur l'accident à l'aéroport de Lima.

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