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Chapitre 11 - KO à vue à Ch'aqo Wayllasqa

Dernière mise à jour : 15 déc. 2022

Je suis pendu sur deux prises correctes, à la sortie du surplomb, mais mon pied droit balance dans le vide et le gauche n'est guère plus utile. Il faut que je relance, vite, que je me sorte de là. J'y vais, main gauche, je tombe sur une arquée tranchante. Les picots me rentrent dans les doigts. Il faudrait que je clippe, mais le point est trop loin, décalé à droite et déjà en dessous de moi. Je recale le pied gauche, je m'étire, j'arrive à mettre la dégaine. Je sens que je suis en train de griller une cartouche sur le bras gauche pendant que j'essaie de passer la corde. Allé, encore un peu, il faut tenir. Je serre la prise encore plus fort, mais non ça ne fera pas. Je lâche la corde, en bas Béa m'encourage. Il faut que j'avance, tant pis, c'est la fuite en avant. Je vois une nouvelle prise en haut à droite, et un trou de la taille d'un nid pour ma main gauche. Avec ça je devrais arriver à mousquetonner. J'attrape le trou, ça glisse, il y a un peu de terre mais ce n'est pas que ça, je ne comprends pas, je ne sens pas bien mes doigts. En bas Béa me crie de pauser mon pied droit. C'est vrai qu'il ne sert toujours à rien lui, j'essaie de jeter un coup d'œil, mais la prise est sous le surplomb et je n'arrive pas à la valoriser, ni à voir où elle est bonne. Je manque clairement de lucidité, j'ai déjà dépensé pas mal d'énergie en bas en remontant sur les inversées dans le toit. Je ne peux pas rester là, je m'épuise, je dois encore avancer. En haut à droite il y a encore une prise, elle n'a pas l'air si mauvaise. C'est une relance désespérée, mais j'y vais, j'essaie. Je me prépare, bande les biceps, me lance, je touche la prise mais ne tient pas. Je tombe en un bel arc de cercle, rase le sol et vient taper le mur en face sous le toit. Béa est projetée, il s'en est fallu de peu, j'ai cru que j'allais toucher terre.

Je pendouille dans le baudrier, et demande à Béa de vite me descendre. Quelque chose ne va pas, je me sens mal. Au sol, je m'assois, j'ai le goût du sang dans la bouche mais surtout je ne sens plus mes doigts, ils me brûlent, ils sont gelés. Recroquevillé et les yeux fermés, je râle de douleur. Je n'ai connu que deux fois un onglet aussi fort, une fois à la tour de glace avec Basile quand on était ados et l'autre dans le couloir Gravelotte à la Meije. Je ventile à fond, j'ai l'impression d'avoir couru un 400m au sprint. J'ai la gorge sèche, il faudrait que je boive mais je n'arrive ni à attraper la gourde, ni plier les bras, je sens l'acide lactique qui diffuse des doigts aux épaules. Je suis dans un état pitoyable, Béa doit me donner à boire à la gourde comme un gamin. Quelques minutes s'écoulent ainsi et l'onglet semble passer, la douleur s'estompe, je suis toujours aussi essoufflé mais je vais pouvoir y retourner. Je me relève, retourne près du départ et m'appuie sur la paroi. Je me rend rapidement compte de mon erreur. Je blêmis, j'ai des vertiges, je vois trouble et j'ai des bouffées de chaleur. Vite je dois m'allonger. Je m'étale au sol entre les pierres et les herbes, ferme les yeux , essaye de me calmer et de reprendre mon souffle. J'entends le claquement d'un gri-gri qui se détache, Béa est partie chercher quelque chose. Elle revient, me couvre de ma doudoune, je suis absent. Entre l'onglet et l'altitude, je ne me suis pas rendu compte que je forçais autant. J'aimerais en rire mais pour l'instant je souffre trop. À 4100m, malgré les derniers dix jours à plus de 3300m, l'effort dans une voie courte et athlétique peut réserver de mauvaises surprises.

Accueillis la veille par un ciel gris dans un vent glacial, notre arrivée a encore été difficile. Nous avons passé un nouveau début de soirée à nous demander ce que nous étions venus faire ici. Mais tout cela a vite été balayé par la sympathie des habitants de la communauté qui nous ont accueillis. Ils ont participé à l'aménagement des lieux avec Cocor, à la construction des toilettes sèches et gèrent l'accueil au refuge non gardé. Grâce au travail et à la pédagogie de Cocor, ils ont bien compris que les grimpeurs n'étaient en rien une menace pour leur tranquillité et leur mode de vie, et qu'au contraire les deux pouvaient cohabiter en harmonie, dans un avantage mutuel.

Ana, et son mari Richard, ont ce sourire lumineux des gens heureux. Chaque matin, elle part à l'aube chercher de l'herbe fraîche à ramener à ses alpagas, et mène ses troupeaux dans de nouveaux pâturages d'altitude. Le soir, nous la voyons revenir en trottinant de ses montagnes. On dirait une petite fille, et c'est beau à voir. L'énergie qu'elle dégage, sa gentillesse presque candide nous font beaucoup de bien.


Voilà deux jours que nous sommes installés dans notre paradis de tranquillité au cœur des montagnes. Le matin nous nous réveillons avec le jour, et ouvrons la porte sur les lamas et alpagas qui broutent devant nos fenêtres. La rivière coule face à nous et nous berce de son flot mélodieux et continu. Sans aucune contrainte, nous déjeunons et attendons que le soleil descende sur les falaises juste derrière. Nous grimpons le matin, jusqu'à ce que les doigts ne puissent plus et que la faim nous arrête. Nous rentrons alors au refuge, prenons le temps de préparer notre repas, buvons un café au soleil, nous reposons. Assis devant notre petite cabane ou à la table de la cuisine, j'écris, en écoutant Neil Young, Amy Winehouse, Led Zeppelin. Lorsque en fin de journée la nuit tombe, nous préparons une infusion de menthe qui pousse près du ruisseau. Ces deux jours auraient pu en durer dix, nous n'aurions ressenti aucune longueur. Dans notre petite retraite, chaque journée aurait suivi ce même rythme quasi monacal, si simple et reposant.

Nous décidons néanmoins de reprendre la route, attirés par le lac Titicaca plus au sud. Ce troisième jour, les doigts usés par le calcaire neuf et abrasif, et curieux de voir l'autre versant de la montagne, nous partons marcher. Les landes andines sont paisibles ce matin à 6h30. Réveillés par la lumière du jour à 5h, nous sommes partis une heure plus tôt que prévu de notre charmant refuge. Au moment du départ, je vais rendre une dernière visite à l'agneau que j'ai trouvé seul, hier, au milieu de la vallée. Il appelait sa mère, et ne voyant aucun troupeau à la ronde j'ai été pris de pitié pour lui, l'ai attrapé et l'ai redescendu à Ana. Peut-être saurait-elle le ramener à son propriétaire, ou le garderait-elle pour qu'il ne meurt pas seul de nuit. Il est bien là, attaché à un poteau, un peu prostré. Ces animaux grégaires souffrent de la solitude, encore plus quand ils sont petits. Mais il est vivant, je suis rassuré. Une partie de moi avait peur qu'il ait fini en méchoui.

Nous marchons dans un vallon à l'herbe rase, versant ouest. En face, le soleil commence déjà à chauffer les falaises où nous avons grimpé. La faune est réveillée et nous regarde passer avec curiosité. Les lamas et alpagas s'écartent sur notre passage, des sortes de gros lapins à longue queue nous observent depuis le haut des blocs. J'apprendrai plus tard que ce sont des vizcachas. Quelques oiseaux sifflent la nouvelle journée qui commence. Au sol, les roches se teintent de rouge. Quelques touffes d'herbes jaunes, mousses jaune et chardons velus réussissent encore à pousser, malgré la sécheresse et l'altitude.

À bientôt 4500m, le souffle est court en dépit du temps passé en altitude, signe que l'acclimatation complète n'est pas achevée. Nous continuons à monter dans ce vallon, en direction d'un col à 4800m. Les nuages matinaux se dissipent, et laissent entrevoir les sommets autour à 5000m. De belles arêtes effilées sur lesquelles se dressent des gendarmes se dessinent dans le ciel. Si seulement cette pratique alpine intéressait les guides péruviens, la vallée aurait un fort potentiel pour toutes les activités d'alpinisme rocheux. Après avoir remonté quelques temps le fil d'une moraine, nous atteignons le col. Ici, c'est le sommet du Mont Blanc. Pourtant, pas de neige, de glace, de froid. Nous surplombons un beau lac bleu, au fond d'un vallon aride, minéral et rouge. Au loin se dresse le Nevado Ausangate, à 6384m. Pour la première fois du voyage, nous sommes enchantés par le paysage que nous avons sous nos yeux. Il rappelle un peu les montagnes de Belledonne ou d'Andorre.

Nous faisons une boucle et descendons par une autre vallée. Ici le décors change, s'ouvre. Deux strates minérales coexistent et surplombent la vallée. À gauche, les roches cristallines qui ont donné naissance aux belles arêtes. À droite, ce calcaire incroyable, surgit de nulle part. C'est le même qu'à Wayllasqa, nous regardons là un autre secteur de Pitumarca. Sur ces falaises verticales, Charlotte Durif a ouvert avec Josh Larson des grandes voies soutenues (Vuelo del Condor, 230m, 8a+). En dessous donc, la vallée et ses villages. Elle est beaucoup plus large, les versants moins raides. Une route non goudronnée la remonte d'ailleurs jusqu'à son sommet, au-dessus du lac. Tout du long, de petits hameaux tranquilles, des pâturages délimités par des murets en pierre, des chiens qui gardent les troupeaux. L'eau y est aussi plus largement présente. Contrairement à la vallée d'où nous arrivons, où la verdure et la végétation haute se limitaient aux abords de la rivière, les différentes variétés d'eucalyptus se sont ici plus facilement installés. Plus nous descendons, et plus la forêt se fait dense. Nous apercevons même au loin une tentative de revégétalisation sur tout un pan de montagne, bien reconnaissable à l'espacement régulier des jeunes arbres. Malheureusement cette bonne intention s'est encore soldée par un échec à cause d'un feu non contrôlé, qui a laissé de vastes landes calcinées. En dépit de l'incendie, se paysage plus structuré par l'agriculture, où la vie est peut être plus facile pour les paysans locaux, nous fait un bien fou à regarder. Nous retrouvons quelques repères, la vie ici semble moins rude et plus proche de ce que nous connaissons. Un peu plus bas sur la route, nous croisons une femme qui remonte entre deux villages accompagnée de son chien. Fuseau main gauche et paquet de laine sous le bras, elle file la laine d'alpaga en répondant avec étonnement à notre bonjour. Peu de gringos doivent passer par ici.


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